La dernière fois, je vous racontais l’histoire de Tim Berners-Lee, l’ingénieur qui a inventé le web et a choisi de l’offrir au monde entier sans en garder l’exclusivité. Un web ouvert, décentralisé, pensé pour être partagé par toutes et tous. Sauf que, ces dernières années, Tim Berners-Lee lui-même s’inquiète de ce que son invention est devenue : un espace où quelques acteurs seulement concentrent une bonne partie du pouvoir et de nos données.
Ces acteurs, on les résume souvent par un acronyme : les GAFAM. Que savent-ils de nous ? C’est la question que je voulais creuser avec vous aujourd’hui.
Qui sont les GAFAM ?
GAFAM, c’est l’acronyme qui désigne cinq entreprises américaines : Google, Apple, Facebook (rebaptisé Meta en 2021), Amazon et Microsoft. À elles cinq, ces entreprises pèsent plusieurs milliers de milliards de dollars en bourse et touchent, directement ou indirectement, la quasi-totalité des personnes connectées au web dans le monde.
Un smartphone (Apple ou un système conçu par Google), un moteur de recherche, une messagerie, un réseau social, des achats en ligne, un poste de travail : il est presque impossible de traverser une journée sans croiser au moins un de leurs services. C’est justement parce que ces services sont partout, souvent gratuits, qu’il vaut la peine de regarder d’un peu plus près comment ils fonctionnent.
Des services gratuits, mais gratuits comment ?
Voilà une question toute simple, mais qu’on ne se pose peut-être pas assez souvent. Quand un service ne coûte rien à l’achat, c’est généralement qu’il se rémunère autrement, et la donnée personnelle en fait largement partie.
N’avez-vous jamais entendu cette phase : « Quand c’est gratuit, c’est toi le produit ». Voilà qui résume bien la chose.
Le principe est simple : plus une entreprise en sait sur vous (vos centres d’intérêt, vos habitudes, votre localisation), plus elle peut vendre à ses annonceurs et annonceuses de la publicité ciblée, donc plus efficace, donc plus chère. Ne vous est-il jamais arrivé de chercher à acheter une étagère ou autre sur Google et de retrouver par la suite des publicités sur ce thème dans votre fil Facebook ou Instagram ?
Les GAFAM ont amené ce principe à une échelle notable, en croisant les données de milliards de comptes.
Concrètement, quelles données sont collectées ?
Le plus souvent, on l’imagine sans vraiment se rendre compte de l’ampleur réelle. Voici quelques exemples parmi les plus courants :
- l’historique de navigation et de recherche
- la localisation, y compris quand l’application n’est pas ouverte
- les contacts, les habitudes d’achat, les centres d’intérêt déduits de vos interactions
- le contenu de certains échanges (messages, recherches vocales) selon les services et les paramètres choisis
Rien de tout cela n’est illégal en soi : ces entreprises informent, en théorie, dans leurs conditions d’utilisation. Le problème, c’est que ces conditions sont rarement lues, et que le consentement donné en quelques secondes ne reflète pas toujours l’ampleur réelle de ce qui est collecté.
Pourquoi ça mérite qu’on s’y intéresse
On pourrait se dire que ça ne nous concerne pas directement, tant qu’on n’a « rien à cacher ». C’est quelque chose que j’entends très souvent. « Je n’ai rien à cacher » Mais la question n’est pas là : il s’agit surtout de savoir ce qui est fait de ces informations, et par qui.
Les autorités de protection des données s’y intéressent d’ailleurs de très près. Par exemple, en septembre 2025, la CNIL a infligé à Google une amende de 325 millions d’euros pour avoir affiché des publicités entre les courriels des personnes utilisant Gmail sans leur accord, et pour avoir déposé des traceurs (cookies) lors de la création de comptes Google, sans consentement valide des personnes résidant en France. C’est un exemple parmi d’autres, qui montre que le sujet n’a rien d’anecdotique, y compris aux yeux des régulateurs.
Ces services sont à bannir du jour au lendemain. En vrai, ça prend du temps. En tout cas, ils rappellent qu’il est utile de retenir cette information, et de reprendre, quand c’est possible, un peu de contrôle sur ses propres données.
Reprendre un peu de contrôle : des gestes simples
Voici quelques pistes concrètes.
- Connaître et exercer ses droits : Le RGPD (le règlement européen sur la protection des données) vous donne plusieurs droits, opposables à n’importe quelle entreprise qui traite vos données :
- le droit d’accès, pour savoir ce qu’une entreprise détient sur vous
- le droit de rectification et d’effacement de vos données
- le droit à la portabilité, pour récupérer vos données dans un format réutilisable et les transférer ailleurs
- le droit d’opposition, notamment à la prospection commerciale
Ces demandes doivent recevoir une réponse dans un délai d’un mois maximum. La CNIL met à disposition des modèles de courrier pour vous accompagner dans ces démarches.
2. Vérifier ses réglages de confidentialité : La plupart des services proposent, quelque part dans leurs paramètres, de limiter la collecte de données ou la personnalisation publicitaire. Ce n’est pas toujours mis en avant, mais ça se trouve, et ça vaut le coup d’y consacrer dix minutes.
3. Tester des alternatives : Il n’est pas nécessaire de tout changer d’un coup. On peut s’y prendre petit à petit, service par service, à son rythme. Voici quelques pistes européennes ou libres, selon les usages :
- pour la recherche en ligne : Qwant ou DuckDuckGo, ou encore Lilo, plutôt que Google
- pour la messagerie électronique : Proton Mail ou créer une adresse personnalisée avec votre propre nom de domaine, au lieu de Gmail/
- pour le stockage en ligne (photos, documents) : Nextcloud, notamment proposé par o2switch à partir de l’offre Cloud, au lieu de Google Drive.
- pour la navigation web : Firefox au lieu de Chrome
- pour la messagerie instantanée : Signal au lieu de WhatsApp.
- pour la visioconférence : Jitsi au lieu de Google Meet
- pour la bureautique (traitement de texte, tableur) : LibreOffice ou OnlyOffice
- Linux comme système d’exploitation
Ce sont des points de départ, pas des obligations. L’idée n’est pas de culpabiliser qui que ce soit d’utiliser tel ou tel service au quotidien, mais simplement de savoir qu’il existe des choix, et que ces choix ont un impact.
Personnellement, j’ai quitté Facebook il y a plusieurs années. J’ai quitté WhatsApp pour Signal. J’ai quitté Gmail pour ma propre adresse avec mon propre nom de domaine. Je n’alimente plus Instagram ni X (ex twitter). Au delà de me dire que je voulais quitter les GAFAM, je me suis fait la réflexion sur la question de l’étalement de ma vie privée et du temps que je perdais à scroller plusieurs heures par jour. Enfin, j’utilise le moteur de recherche Lilo au quotidien.
Même sans compte Gmail, est-on vraiment à l’abri ?
Voilà un exemple concret qui montre bien les limites de ces bonnes résolutions. Prenons mon cas : j’utilise une adresse email personnalisée, avec mon propre nom de domaine, plutôt qu’une adresse Gmail. Sauf que dès qu’une personne m’écrit depuis une adresse @gmail.com, ce message passe par les serveurs de Google avant d’arriver jusqu’à moi. Mon adresse, le contenu du message et certaines métadonnées sont donc traités, à ce moment-là, par les systèmes de Google, même si je n’ai moi-même aucun compte chez eux.
Ce traitement sert avant tout à des usages plutôt légitimes : filtrage anti-spam et anti-phishing, détection de malwares dans les pièces jointes, ou fonctionnalités « intelligentes » proposées à la personne qui utilise Gmail (réponses suggérées, résumés automatiques, etc.).
Donc, même en choisissant soigneusement ses propres outils, une partie de nos échanges continue de transiter par les serveurs des GAFAM, dès qu’une des personnes en face utilise, elle, un de leurs services. On n’a, à ce moment-là, ni consentement à donner ni contrôle réel sur la situation. C’est une bonne raison de ne culpabiliser personne dans ses choix numériques : nos données personnelles ne dépendent jamais uniquement de nos propres décisions.
Tim Berners-Lee n’a jamais voulu breveter le web ni le confier à une poignée d’acteurs. Il l’a offert à toutes et tous, avec l’idée que le web devait rester un espace de partage plutôt qu’un espace de contrôle.
La transition n’est pas un process facile. Je vous le concède. Et moi-même, j’utilise toujours l’environnement Apple dans mon travail ou encore Google drive, parce que mes clients les utilisent. Par contre je mets un point d’honneur à ne plus utiliser Facebook et WhatsApp.
Et vous, est-ce un sujet auquel vous tenez ?
Image à la Une : montage créé par Valérie Galassi / Crédits : Daria Strategy, Bernard Hermant, Pearse O’Halloran, Larry Costales, Donald Teel













