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Tim Berners-Lee : l’homme qui a inventé le web

24 juillet 2026

Il y a un peu plus de trente ans, un ingé­nieur bri­tan­nique tra­vaillant au CERN grif­fon­nait une pro­po­si­tion tech­nique que son propre res­pon­sable jugeait « vague, mais inté­res­sante ». Cette pro­po­si­tion allait deve­nir le World Wide Web, l’ou­til qui a trans­for­mé un réseau de cher­cheurs en un espace d’in­for­ma­tion acces­sible à des mil­liards de per­sonnes. Cet ingé­nieur s’ap­pelle Tim Ber­ners-Lee.

Qui est Tim Berners-Lee ?

Tim Ber­ners-Lee est né le 8 juin 1955 à Londres, dans une famille de mathé­ma­ti­ciens et d’in­for­ma­ti­ciens : ses parents avaient tra­vaillé sur le Fer­ran­ti Mark I, l’un des tout pre­miers ordi­na­teurs com­mer­ciaux. Cette ambiance fami­liale l’a très tôt orien­té vers les sciences. Il obtient un diplôme de phy­sique avec men­tion très bien au Queen’s Col­lege d’Ox­ford en 1976, avant de se lan­cer dans une car­rière d’in­gé­nieur logiciel.

C’est en 1980 qu’il effec­tue un pre­mier séjour au CERN, le labo­ra­toire euro­péen de phy­sique des par­ti­cules près de Genève, en tant que consul­tant indé­pen­dant. Il y déve­loppe alors un logi­ciel per­son­nel bap­ti­sé ENQUIRE, des­ti­né à l’ai­der à retrou­ver ses propres notes en les reliant entre elles par des liens hyper­textes. Cette idée simple, celle de relier des docu­ments entre eux plu­tôt que de les clas­ser de façon hié­rar­chique, devien­dra plus tard le prin­cipe fon­da­teur du web.

Comment le web est-il né ?

Tim Ber­ners-Lee revient au CERN en 1984, cette fois comme cher­cheur per­ma­nent. Le labo­ra­toire ras­semble alors des mil­liers de scien­ti­fiques venus du monde entier, cha­cun uti­li­sant des ordi­na­teurs et des logi­ciels dif­fé­rents, ce qui rend le par­tage d’in­for­ma­tions par­ti­cu­liè­re­ment difficile.

En mars 1989, il sou­met une note inti­tu­lée « Infor­ma­tion Mana­ge­ment : A Pro­po­sal », dans laquelle il ima­gine un sys­tème per­met­tant de relier des docu­ments sto­ckés sur des ordi­na­teurs dif­fé­rents, par­tout dans le monde, grâce à des liens hyper­textes. Son idée, comme il l’a lui-même résu­mée, consis­tait à prendre le concept d’hy­per­texte et à le connec­ter aux tech­no­lo­gies exis­tantes de réseau, notam­ment TCP/IP (le pro­to­cole qui per­met à des ordi­na­teurs dif­fé­rents de s’é­chan­ger des don­nées sur un réseau, un peu comme une langue com­mune) et le sys­tème de noms de domaine (celui qui tra­duit une adresse lisible, comme un nom de site, en un iden­ti­fiant com­pris par les ordinateurs).

Avec le sou­tien de son col­lègue Robert Cailliau, il obtient les moyens de déve­lop­per son pro­jet. En 1989 et 1990, il conçoit les trois briques tech­niques encore uti­li­sées aujourd’­hui : le lan­gage HTML pour struc­tu­rer les pages, le pro­to­cole HTTP pour les trans­mettre d’un ordi­na­teur à l’autre, et les URL pour iden­ti­fier chaque page de façon unique. Il écrit éga­le­ment le tout pre­mier navi­ga­teur, sobre­ment nom­mé World­Wi­de­Web, ain­si que le pre­mier ser­veur web. Le 20 décembre 1990, le tout pre­mier site web de l’his­toire est mis en ligne : il décrit… le pro­jet du World Wide Web lui-même.

Un choix décisif : rendre le web libre et gratuit

La véri­table bas­cule inter­vient le 30 avril 1993. Ce jour-là, le CERN décide de pla­cer le logi­ciel du web dans le domaine public, sans exi­ger la moindre rede­vance pour son uti­li­sa­tion. Ce choix, lar­ge­ment por­té par Ber­ners-Lee, change tout : n’im­porte qui peut alors créer un site, déve­lop­per un navi­ga­teur ou ins­tal­ler un ser­veur sans payer de licence.

Je trouve que, pour moi qui de manière géné­rale défend l’open source et les logi­ciels libres, cette déci­sion mérite d’être rap­pe­lée aus­si sou­vent que l’in­ven­tion tech­nique elle-même. Sans elle, le web aurait pu res­ter un outil fer­mé et pro­prié­taire, réser­vé à quelques acteurs. C’est cette gra­tui­té et cette ouver­ture qui ont per­mis, quelques années plus tard, l’ex­plo­sion du nombre de sites et, par exten­sion, tout le sec­teur de l’hé­ber­ge­ment web tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Après l’invention : une vie consacrée au web ouvert

Tim Ber­ners-Lee n’a jamais cher­ché à bre­ve­ter ses créa­tions ni à en tirer une for­tune per­son­nelle. Il a plu­tôt choi­si de se consa­crer à la gou­ver­nance du web. En 1994, il fonde le World Wide Web Consor­tium (W3C) au MIT, l’or­ga­nisme qui défi­nit encore aujourd’­hui les stan­dards tech­niques du web, comme les ver­sions suc­ces­sives du HTML ou du CSS.

Ses contri­bu­tions lui valent de nom­breuses recon­nais­sances : il est fait che­va­lier par la reine Éli­sa­beth II en 2004, puis admis dans l’Ordre du Mérite en 2007. En 2016, il reçoit le prix Turing, consi­dé­ré comme l’é­qui­valent du prix Nobel en informatique.

À par­tir des années 2010, il s’in­quiète de plus en plus des dérives du web qu’il a créé : concen­tra­tion du pou­voir entre les mains de quelques grandes pla­te­formes, exploi­ta­tion mas­sive des don­nées per­son­nelles, dés­in­for­ma­tion. Il fonde la World Wide Web Foun­da­tion en 2009 pour défendre un web ouvert et acces­sible à tous, puis lance en 2018 le pro­jet Solid, por­té par sa socié­té Inrupt. L’i­dée est de redon­ner à chaque per­sonne le contrôle de ses propres don­nées, en les sto­ckant dans des espaces per­son­nels appe­lés « pods », plu­tôt que de les lais­ser dis­per­sées dans les ser­veurs des grandes plateformes.

Où en est-on aujourd’­hui ? La World Wide Web Foun­da­tion a fer­mé ses portes en 2024, après quinze ans d’exis­tence : Ber­ners-Lee a esti­mé que sa mis­sion ini­tiale, favo­ri­ser l’ac­cès à inter­net dans le monde, était lar­ge­ment accom­plie, et a choi­si de concen­trer ses efforts sur Solid. En octobre 2024, la coor­di­na­tion du pro­jet Solid a été confiée à l’O­pen Data Ins­ti­tute, une autre orga­ni­sa­tion cofon­dée par Ber­ners-Lee, tan­dis qu’In­rupt conti­nue de déve­lop­per une appli­ca­tion grand public pré­sen­tée comme un « por­te­feuille numé­rique », pen­sée pour rendre le concept plus acces­sible que le terme tech­nique de « pod ». Le pro­jet reste néan­moins encore loin d’une adop­tion mas­sive : sa réus­site dépend en grande par­tie de la volon­té des grandes entre­prises tech­no­lo­giques d’ac­cep­ter de redon­ner aux per­sonnes le contrôle de leurs données.

Un regard critique sur le web d’aujourd’hui

Ces der­nières années, Tim Ber­ners-Lee n’a pas ces­sé d’a­ler­ter sur l’é­tat du web. Dans plu­sieurs prises de parole récentes, il décrit un web deve­nu, selon ses mots, « opti­mi­sé pour la mal­veillance » et appelle à en reprendre col­lec­ti­ve­ment le contrôle. Il évoque éga­le­ment les risques liés à l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle et pro­pose la créa­tion d’une struc­ture de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale sur le sujet, sur le modèle du CERN. En 2025, il publie ses mémoires, inti­tu­lées This Is for Eve­ryone, un clin d’œil au mes­sage qu’il avait fait défi­ler lors de la céré­mo­nie d’ou­ver­ture des Jeux olym­piques de Londres en 2012.

Petite pré­ci­sion avant de ter­mi­ner, Tim Ber­ners-Lee n’a pas inven­té Inter­net, contrai­re­ment à une confu­sion fré­quente : Inter­net, c’est le réseau des réseaux, l’in­fra­struc­ture. Le web est une appli­ca­tion du web qui per­met de navi­guer faci­le­ment d’un docu­ment à l’autre grâce à des liens. C’est ce que Tim Ber­ners-Lee a ima­gi­né, construit, puis offert au monde entier sans en gar­der l’ex­clu­si­vi­té. Aujourd’­hui, tous les sites qui existent, y com­pris celui que vous êtes peut-être en train de créer ou d’hé­ber­ger, reposent encore sur les fon­da­tions qu’il a posées en 1989.

Cré­dit image à la Une : michael pod­ger

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