Il y a un peu plus de trente ans, un ingénieur britannique travaillant au CERN griffonnait une proposition technique que son propre responsable jugeait « vague, mais intéressante ». Cette proposition allait devenir le World Wide Web, l’outil qui a transformé un réseau de chercheurs en un espace d’information accessible à des milliards de personnes. Cet ingénieur s’appelle Tim Berners-Lee.
Qui est Tim Berners-Lee ?
Tim Berners-Lee est né le 8 juin 1955 à Londres, dans une famille de mathématiciens et d’informaticiens : ses parents avaient travaillé sur le Ferranti Mark I, l’un des tout premiers ordinateurs commerciaux. Cette ambiance familiale l’a très tôt orienté vers les sciences. Il obtient un diplôme de physique avec mention très bien au Queen’s College d’Oxford en 1976, avant de se lancer dans une carrière d’ingénieur logiciel.
C’est en 1980 qu’il effectue un premier séjour au CERN, le laboratoire européen de physique des particules près de Genève, en tant que consultant indépendant. Il y développe alors un logiciel personnel baptisé ENQUIRE, destiné à l’aider à retrouver ses propres notes en les reliant entre elles par des liens hypertextes. Cette idée simple, celle de relier des documents entre eux plutôt que de les classer de façon hiérarchique, deviendra plus tard le principe fondateur du web.
Comment le web est-il né ?
Tim Berners-Lee revient au CERN en 1984, cette fois comme chercheur permanent. Le laboratoire rassemble alors des milliers de scientifiques venus du monde entier, chacun utilisant des ordinateurs et des logiciels différents, ce qui rend le partage d’informations particulièrement difficile.
En mars 1989, il soumet une note intitulée « Information Management : A Proposal », dans laquelle il imagine un système permettant de relier des documents stockés sur des ordinateurs différents, partout dans le monde, grâce à des liens hypertextes. Son idée, comme il l’a lui-même résumée, consistait à prendre le concept d’hypertexte et à le connecter aux technologies existantes de réseau, notamment TCP/IP (le protocole qui permet à des ordinateurs différents de s’échanger des données sur un réseau, un peu comme une langue commune) et le système de noms de domaine (celui qui traduit une adresse lisible, comme un nom de site, en un identifiant compris par les ordinateurs).
Avec le soutien de son collègue Robert Cailliau, il obtient les moyens de développer son projet. En 1989 et 1990, il conçoit les trois briques techniques encore utilisées aujourd’hui : le langage HTML pour structurer les pages, le protocole HTTP pour les transmettre d’un ordinateur à l’autre, et les URL pour identifier chaque page de façon unique. Il écrit également le tout premier navigateur, sobrement nommé WorldWideWeb, ainsi que le premier serveur web. Le 20 décembre 1990, le tout premier site web de l’histoire est mis en ligne : il décrit… le projet du World Wide Web lui-même.
Un choix décisif : rendre le web libre et gratuit
La véritable bascule intervient le 30 avril 1993. Ce jour-là, le CERN décide de placer le logiciel du web dans le domaine public, sans exiger la moindre redevance pour son utilisation. Ce choix, largement porté par Berners-Lee, change tout : n’importe qui peut alors créer un site, développer un navigateur ou installer un serveur sans payer de licence.
Je trouve que, pour moi qui de manière générale défend l’open source et les logiciels libres, cette décision mérite d’être rappelée aussi souvent que l’invention technique elle-même. Sans elle, le web aurait pu rester un outil fermé et propriétaire, réservé à quelques acteurs. C’est cette gratuité et cette ouverture qui ont permis, quelques années plus tard, l’explosion du nombre de sites et, par extension, tout le secteur de l’hébergement web tel qu’on le connaît aujourd’hui.
Après l’invention : une vie consacrée au web ouvert
Tim Berners-Lee n’a jamais cherché à breveter ses créations ni à en tirer une fortune personnelle. Il a plutôt choisi de se consacrer à la gouvernance du web. En 1994, il fonde le World Wide Web Consortium (W3C) au MIT, l’organisme qui définit encore aujourd’hui les standards techniques du web, comme les versions successives du HTML ou du CSS.
Ses contributions lui valent de nombreuses reconnaissances : il est fait chevalier par la reine Élisabeth II en 2004, puis admis dans l’Ordre du Mérite en 2007. En 2016, il reçoit le prix Turing, considéré comme l’équivalent du prix Nobel en informatique.
À partir des années 2010, il s’inquiète de plus en plus des dérives du web qu’il a créé : concentration du pouvoir entre les mains de quelques grandes plateformes, exploitation massive des données personnelles, désinformation. Il fonde la World Wide Web Foundation en 2009 pour défendre un web ouvert et accessible à tous, puis lance en 2018 le projet Solid, porté par sa société Inrupt. L’idée est de redonner à chaque personne le contrôle de ses propres données, en les stockant dans des espaces personnels appelés « pods », plutôt que de les laisser dispersées dans les serveurs des grandes plateformes.
Où en est-on aujourd’hui ? La World Wide Web Foundation a fermé ses portes en 2024, après quinze ans d’existence : Berners-Lee a estimé que sa mission initiale, favoriser l’accès à internet dans le monde, était largement accomplie, et a choisi de concentrer ses efforts sur Solid. En octobre 2024, la coordination du projet Solid a été confiée à l’Open Data Institute, une autre organisation cofondée par Berners-Lee, tandis qu’Inrupt continue de développer une application grand public présentée comme un « portefeuille numérique », pensée pour rendre le concept plus accessible que le terme technique de « pod ». Le projet reste néanmoins encore loin d’une adoption massive : sa réussite dépend en grande partie de la volonté des grandes entreprises technologiques d’accepter de redonner aux personnes le contrôle de leurs données.
Un regard critique sur le web d’aujourd’hui
Ces dernières années, Tim Berners-Lee n’a pas cessé d’alerter sur l’état du web. Dans plusieurs prises de parole récentes, il décrit un web devenu, selon ses mots, « optimisé pour la malveillance » et appelle à en reprendre collectivement le contrôle. Il évoque également les risques liés à l’intelligence artificielle et propose la création d’une structure de coopération internationale sur le sujet, sur le modèle du CERN. En 2025, il publie ses mémoires, intitulées This Is for Everyone, un clin d’œil au message qu’il avait fait défiler lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Londres en 2012.
Petite précision avant de terminer, Tim Berners-Lee n’a pas inventé Internet, contrairement à une confusion fréquente : Internet, c’est le réseau des réseaux, l’infrastructure. Le web est une application du web qui permet de naviguer facilement d’un document à l’autre grâce à des liens. C’est ce que Tim Berners-Lee a imaginé, construit, puis offert au monde entier sans en garder l’exclusivité. Aujourd’hui, tous les sites qui existent, y compris celui que vous êtes peut-être en train de créer ou d’héberger, reposent encore sur les fondations qu’il a posées en 1989.
Crédit image à la Une : michael podger













