Il y a des projets qui se terminent mal, alors qu’au premier jour, tout semblait pourtant filer droit. Ce n’est qu’avec le recul qu’on se rend compte que les signaux étaient pourtant déjà là, presque depuis le début, juste trop discrets pour qu’on s’y arrête sur le moment. Un brief resté flou, une réponse qui met trois jours de plus que d’habitude, une petite demande « qui prend 5 minutes ». Sur le moment, on se dit que ça va s’arranger, qu’on n’a pas le temps de s’arrêter là-dessus, qu’il faut avancer.
Je ne suis pas medium malheureusement, donc je n’ai pas toujours vu ces signes. Ces signes avant coureurs ici, je ne les ai pas toujours vus venir et il m’arrive encore parfois de passer à côté. Mais quand même, après plusieurs projets qui ont franchement dérapé (et quelques remboursements clients au passage, on y reviendra), j’ai fini par repérer des motifs qui reviennent. Voici les signaux que j’ai appris, projet après projet, trop souvent à mes dépens.
Le brief flou ou qui change en permanence
Le premier signal, c’est souvent le plus discret. Un cahier des charges absent, ou tellement vague qu’il pourrait décrire n’importe quel site. Ou pire : un brief qui évolue à chaque échange, sans que personne ne prenne le temps de le reformuler par écrit.
C’est un piège dans lequel on tombe facilement, surtout quand le calendrier presse : on commence à travailler avant d’avoir vraiment cadré le besoin, en se disant qu’on précisera les détails en cours de route. Sauf que ces détails, justement, ce sont souvent les fondations du projet. Un brief qui bouge sans arrêt, ce n’est pas un détail à corriger plus tard : c’est un manque de cadre qui va se payer bien plus cher au moment de la livraison.
Des rôles et des décisions mal définis
Deuxième signal, tout aussi fréquent : personne ne sait vraiment qui valide quoi, ni qui tranche en cas de désaccord. Ça donne des allers-retours interminables, des validations qui reviennent en arrière une semaine plus tard, ou des décisions prises par plusieurs personnes différentes du côté client, parfois contradictoires entre elles.
Ce flou n’est pas anodin. Un projet où on ne sait pas qui a le dernier mot, c’est un projet où chaque étape peut être remise en cause à tout moment, même après validation. Il faut poser clairement, dès le départ, qui décide et qui valide, ce n’est pas de la paperasse superflue : c’est ce qui évite de refaire dix fois le même travail. Et croyez-moi, l’associé ou l’associée qui débarque en cours de route pour tout changer, ça existe vraiment (j’y reviens juste après).
Une communication qui s’étiole (ou, à l’inverse, qui vous étouffe)
Voici un signal auquel on ne pense pas assez : le rythme des échanges. Les délais de réponse qui s’allongent peu à peu, les messages qui se dispersent entre mail, messagerie instantanée et appels informels sans qu’on garde de trace nulle part, ou à l’inverse, un silence qui s’installe après une période d’échanges très denses. J’ai eu une personne qui m’appelait plusieurs fois par jour pour me dire ce qu’elle voulait que je modifie sur le site. Comme je commençais à me perdre, je lui ai demandé de m’envoyer tout ça par mail, celle-ci m’a répondu qu’elle n’en avait pas envie… Ambiance…
Mais il existe aussi l’excès inverse, et qui n’est pas plus reposant. J’ai eu droit un jour à un prospect qui m’appelait à 8h du matin, me rappelait à 9h parce que je n’avais pas encore rappelé, et qui, entre deux coups de fil, descendait copieusement son ancien prestataire : rien n’allait, il ne répondait jamais, il ne comprenait rien à ses besoins… Sympathique ambiance pour démarrer une collaboration. Ce genre de personne s’attend, en général, à ce que vous soyez disponible en continu dès le premier jour, et répond à peine surpris que vous n’ayez pas traité ses innombrables emails et SMS à la minute près (vous connaissez ce client qui n’a pas conscience que vous avez aussi d’autres projets en cours ?)
Si un prospect démolit déjà son précédent prestataire au premier appel, gardez en tête qu’un jour, ce sera peut-être vous.
Les demandes qui s’accumulent sans cadre
On appelle ça le « scope creep » : vous savez, ces petites demandes supplémentaires, chacune présentée comme « vite faite » ou « juste un détail », jamais formalisées par un avenant ou un nouveau devis. Prise isolément, chaque demande semble effectivement mineure. C’est leur accumulation qui pose problème.
J’en garde un souvenir particulièrement marquant. Première réunion, tout se passe bien. On établit un devis pour un site de cinq pages, le client valide les mockups, puis les maquettes. Et puis, un jour, son associé s’en mêle. À partir de là, plus rien ne va : le site de cinq pages devient un site de quarante pages, avec de nouvelles fonctionnalités qui n’avaient jamais été comprises dans le devis initial. J’ai commencé à recevoir des messages qui, disons, manquaient un peu de nuance : « par chance, cela fonctionne », ou encore « les blocs sont trop vulgaires » (je n’ai toujours pas compris ce qu’un bloc « vulgaire » pouvait bien être). Cerise sur le gâteau, pour ce super projet, il m’a même été demandé de mettre le site en ligne un vendredi soir à 19h. (que dis-je, on m’a obligée 😁)
Un bouton à ajouter par ici, une page en plus par là, une fonctionnalité « en fait assez simple à coder » : au bout de quelques semaines, le projet n’a plus grand-chose à voir avec ce qui avait été chiffré au départ, mais le budget et le calendrier, eux, n’ont pas bougé d’un pouce. C’est souvent à ce moment-là que la fatigue et la frustration commencent à s’installer, des deux côtés.
Un calendrier qu’on vous somme de tenir, mais…
Celui-ci, je le connais bien, et il a le don de me faire rire jaune. Il y a ce moment où ce client ou cette cliente vous met la pression pour que le site sorte « en temps et en heure ». Puis vous envoyez les maquettes pour validation. Et vous attendez. Et vous attendez encore. Dans mon cas le plus mémorable : deux ans. Deux ans pour valider des maquettes. Résultat : le design était déjà has-been au moment de la validation, et il a fallu se replonger entièrement dans le projet, parce qu’en deux ans, on avait tout bonnement oublié le « sujet » initial.
Le plus savoureux, c’est que ce sont souvent les mêmes personnes qui vous reprochent d’être en retard, alors qu’elles-mêmes mettent une éternité à valider quoi que ce soit. On vous somme de livrer à l’heure, mais on ne se sent visiblement pas tenu par la même règle.
Les clients indécis
J’ai vécu ce classique du genre (ou est-ce arrivé juste à moi ?) : maquettes validées noir sur blanc, intégration terminée, et là, seulement là, la fameuse phrase tombe : « en fait, ça ne me plaît pas ». J’ai refais la maquette, je re-intégré. Et grosse erreur de ma part : je n’ai pas osé refacturer parce que je me suis dit que c’était moi l’incompétente.
Le signal qu’on s’inflige soi-même : dire oui en sachant que ça ne va pas le faire
Il y a un dernier signal, et celui-là, il ne vient pas de nos clients : il vient de nous. Combien de fois ai-je accepté un délai que je savais déjà intenable, ou un budget trop serré pour l’ampleur du projet, simplement parce que je voulais décrocher ce projet-là en particulier ? On se dit qu’on va se débrouiller, qu’on rattrapera le coup en cours de route, qu’on ne va tout de même pas plomber l’ambiance dès le premier échange en soulevant des objections.
Et on dit oui. Le problème, c’est que ce « oui » prononcé en connaissance de cause ne trompe personne bien longtemps, à commencer par soi-même : le délai intenable reste intenable, le budget trop serré le reste aussi. On a juste repoussé le moment de le dire, et on le dira, tôt ou tard, dans des conditions bien pires que si on l’avait annoncé dès le départ. Un vrai numéro d’équilibriste, qu’on rejoue parfois d’un projet à l’autre, en se persuadant à chaque fois que cette fois-ci, ce sera différent.
Et là, on finit par être « aigri », on fait le travail à reculons, on ne supporte plus le client, nos échanges deviennent froids, se dégradent.
Ce que j’aurais dû faire face à ces signaux
- Oser dire non, ou renégocier, avant même de signer, plutôt que d’accepter un délai ou un budget dont on sait déjà, au fond, qu’il ne tiendra pas
- Reformuler par écrit après chaque échange important, même informel, pour que tout le monde parte de la même version des choses (et pour avoir de quoi ressortir la fameuse maquette « validée » le jour où on vous dit le contraire)
- Prévoir des points d’étape réguliers, avec une vraie validation actée à chaque fois, plutôt que d’attendre la fin du projet ou, pire, deux ans
- Nommer et chiffrer une dérive de périmètre dès qu’elle apparaît, plutôt que de la laisser grossir en silence jusqu’à ce qu’un site de cinq pages en fasse quarante !
- Oser remettre les choses à plat dès le premier doute, plutôt que d’attendre que la situation se dégrade encore davantage
- Accepter qu’un projet puisse aussi s’arrêter ou se renégocier en cours de route : ce n’est pas un échec en soi, c’est parfois la décision la plus saine pour tout le monde
- Et, dans les cas les plus extrêmes, accepter de rembourser purement et simplement le client ou la cliente, plutôt que de s’acharner sur un projet qui ne tournera plus jamais rond
Et comme promis en préambule : oui, ça m’est déjà arrivé. Rembourser purement et simplement, pour couper court à une situation devenue intenable et retrouver, enfin, un peu de tranquillité d’esprit. Ce n’est jamais une décision facile à prendre, mais ce n’est pas non plus une honte : mieux vaut arrêter les frais que s’enliser encore des mois dans un projet qui ne tourne plus rond pour personne.
Aucun de ces signaux, pris isolément, ne garantit qu’un projet va mal se terminer. Mais ensemble, ils dessinent une tendance qu’il vaut mieux ne pas ignorer. Le vrai changement, ce n’est pas d’apprendre à prédire l’avenir : c’est d’accepter de s’arrêter, de nommer ce qu’on observe, et d’en parler avant que ce ne soit trop tard.
Heureusement, j’ai aussi de supers clients, avec lesquels tout se passe bien et qui me remercient pour mon travail, et c’est très rassurant.
Est-ce qu’il vous est arrivé aussi de ne pas écouter ces signaux et de vous retrouver dans des projets un peu difficiles ?
Pour aller plus loin, je vous conseille de visionner la conférence qu’a tenue Emilie Lebrun au WordCamp Bretagne en 2024. Je m’y suis beaucoup reconnue, et je me suis dit « Non, tu n’es pas seule ».
Image à la Une : Nadine E













