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L’expérience sur le web de Sophie Drouvroy, sourde de naissance

25 juillet 2025

Je le répète encore, mais vous savez com­bien je suis sen­sible à l’acces­si­bi­li­té numé­rique.

Au mois de juin der­nier, j’ai assis­té à la jour­née de confé­rence sur l’ac­ces­si­bi­li­té numé­rique qui s’est dérou­lée à Paris. 

J’ai revu plu­sieurs per­sonnes que j’ai connues à Paris Web, dont Sophie Drou­vroy. Je lui ai deman­dé si elle vou­lait bien témoi­gner sur son expé­rience sur le web, en tant que per­sonne sourde, et je suis contente qu’elle ait accep­té de répondre à mes ques­tions. J’es­père que son témoi­gnage sera sen­si­bi­li­sant sur le thème de l’ac­ces­si­bi­li­té numérique.

Grâce à son témoi­gnage, Sophie va nous per­mettre de mieux com­prendre les besoins spé­ci­fiques des per­sonnes sourdes sur le Web, les freins actuels, et les bonnes pra­tiques à mettre en œuvre pour un Inter­net plus inclusif.

Sophie, présente-toi.

Je m’ap­pelle Sophie Drou­vroy. Je suis consul­tante experte en acces­si­bi­li­té numé­rique depuis plus de 10 ans, inté­gra­trice front-end de cœur de métier. Je suis sourde de nais­sance, appa­reillée très tôt et bi-implan­tée depuis bien­tôt 10 ans.
J’ai fon­dé ma socié­té So acces­sible en 2024 pour accom­pa­gner les entre­prises dans leur démarche d’ac­ces­si­bi­li­té numérique. 

Pour en reve­nir à mon han­di­cap, bien sou­vent, les gens pensent que je com­prends tout ce que j’entends. Mes implants cochléaires sont un véri­table sup­port à ma com­pré­hen­sion que j’ai quand je fais de la lec­ture labiale principalement.

Peux-tu me parler de ton expérience générale sur le web ?

Le mini­tel était mon outil prin­ci­pal de com­mu­ni­ca­tion et sur­tout un moyen très cher. J’ai com­men­cé à uti­li­ser inter­net en 1997. C’était génial de pou­voir com­mu­ni­quer avec autant de per­sonnes à peu de “frais”. J’ai com­men­cé avec IRC, ensuite ICQ, MSN ain­si que tous les outils qui fina­le­ment ont évo­lué pour ce qu’ils sont aujourd’hui. Au départ, je ne pen­sais pas que cela aurait un impact aus­si grand dans ma vie. J’ai vu l’évolution de cet outil qui fina­le­ment a chan­gé ma vie. 

Quelles sont les difficultés les plus fréquentes que tu rencontres lors de ta navigation en ligne ?

En tant que per­sonne sourde, je ren­contre sou­vent des dif­fi­cul­tés avec les conte­nus audio et vidéos non sous-titrés. Les webi­naires, les for­ma­tions en ligne et les pod­casts ain­si que les conte­nus vidéos res­tent fré­quem­ment inaccessibles.

Quand la vidéo est arri­vée sur inter­net, l’ac­cès à ces conte­nus était dif­fi­cile en rai­son du manque de moyens tech­niques et logi­ciels. Ini­tia­le­ment, les vidéos n’é­taient pas sous-titrées ; cette fonc­tion­na­li­té est appa­rue par la suite, mais le web n’est tou­jours pas entiè­re­ment accessible.

Par la suite, l’ar­ri­vée de l’au­dio avec les émis­sions radio et les pod­casts a aus­si posé pro­blème, car il n’y avait pas de trans­crip­tions écrites. Cela com­mence à évo­luer aujourd’­hui, mais c’est encore très timide.

Il m’est dif­fi­cile de m’a­dap­ter aux nou­veau­tés et de les inté­grer à mes habi­tudes. Les pod­casts, par exemple, ne me sont pas natu­rels, parce que j’ai tou­jours pri­vi­lé­gié l’é­crit. Il me semble étrange de devoir lire un conte­nu qui a été ini­tia­le­ment conçu pour être écouté.

Ce qui reste dif­fi­cile aujourd’hui, c’est le sous-titrage qui est détour­né à des fins mar­ke­ting ou stra­té­giques pour cap­ter l’attention des uti­li­sa­teurs. Il est dif­fi­cile de regar­der des vidéos qui popent dans tous les sens, dans toutes les cou­leurs. Les gens ne com­prennent pas la dif­fi­cul­té de regar­der une vidéo avec des sous-titres qui popent dans tous les sens, ce qui est mon cas, car même si je suis appa­reillée, je ne com­prends pas ce que j’entends. Le son que je per­çois est une béquille pour mon cer­veau, mais rien de plus. 

J’ai tou­jours une réti­cence à aller à des webi­naires, parce que le sous-titrage auto­ma­tique qui existe sur cer­taines pla­te­formes, n’est pas par­fait. Je dois tout de même faire de la sup­pléance men­tale pour être cer­taine que j’ai bien com­pris les échanges mal­gré la pré­sence du sous-titrage automatique. 

Y a‑t-il des sites ou services que tu trouves particulièrement accessibles ? Pourquoi ?

En réflé­chis­sant, je n’ai pas de pro­blèmes par­ti­cu­liers pour navi­guer puisque ce sont prin­ci­pa­le­ment les conte­nus audios qui me posent problème.

La musique tac­tile d’Apple est ter­ri­ble­ment effi­cace, elle per­met de per­ce­voir la musique par le biais de vibrations. 

Utilises-tu régulièrement des outils ou technologies d’assistance ? Lesquels ?

Oui, j’ai un pres­ta­taire que je sol­li­cite quo­ti­dien­ne­ment pour mes réunions, visios, appels télé­pho­niques. Sinon, j’utilise beau­coup les outils “acces­si­bi­li­té” d’Apple et Chrome qui ont un sous-titrage auto­ma­tique sur tous les médias audios.

Est-ce que les réseaux sociaux te semblent accessibles ? Lesquels posent problème ?

Les conte­nus vidéo sans sous-titres sont très répan­dus, notam­ment sur Ins­ta­gram, Tik­Tok et Face­book. Twitter/X et Mas­to­don sont plus acces­sibles, car ils sont essen­tiel­le­ment textuels.

Le pro­blème prin­ci­pal reste les sto­ries, les lives et les conte­nus audio spon­ta­nés qui ne béné­fi­cient pas de sous-titrage. Les pla­te­formes com­mencent à pro­po­ser des sous-titres auto­ma­tiques, mais la qua­li­té n’est pas tou­jours au rendez-vous.

Quel message voudrais-tu transmettre aux professionnels du web ?

Je constate tous les jours, en 2025, que l’ac­ces­si­bi­li­té n’est pas encore connue des équipes qui mettent en place des outils numériques. 

Dans ce virage numé­rique, n’ou­bliez pas l’ac­ces­si­bi­li­té ! Les per­sonnes aveugles et mal­voyantes, n’ac­cèdent pas for­cé­ment à votre ges­tion de cookies pour res­pec­ter le RGPD. Les per­sonnes sourdes et mal­en­ten­dantes n’ac­cèdent pas à vos pod­casts, vidéos, webi­naires, formations.

Quand vous pré­pa­rez des for­ma­tions et que vous les pro­po­sez à votre public, pen­sez à les rendre acces­sibles ! Envi­sa­gez la pos­si­bi­li­té de pou­voir accom­pa­gner la per­sonne en situa­tion de han­di­cap pour qu’elle puisse être tout aus­si com­pé­tente que n’im­porte qui.

Savez-vous qu’à cause de ces nou­veaux sujets, vous lais­sez des per­sonnes au bord de la route ? 

As-tu quelque chose à ajouter ?

Ma sur­di­té me per­met d’avoir un regard dif­fé­rent, car il fait par­tie de moi, de mon quo­ti­dien. Il m’a ren­due plus atten­tive à la prise en compte des besoins de chaque indi­vi­du, qu’il soit han­di­ca­pé ou non. 

L’ac­ces­si­bi­li­té numé­rique est uni­ver­selle, elle pro­fite aux per­sonnes han­di­ca­pées, mais aus­si à tout le monde. Inter­net était cen­sé être un lieu uni­ver­sel, et nous avons tous un rôle à jouer pour que cette pro­messe devienne réalité.

Je veux conti­nuer à contri­buer à rendre un web plus humain et acces­sible à ma façon, en accom­pa­gnant avec péda­go­gie et humour, en mon­trant que l’accessibilité peut être bien plus qu’on le croit : utile pour tous et toutes.


Ce témoi­gnage nous rap­pelle que l’accessibilité du Web ne peut plus être consi­dé­rée comme une option, mais bien comme une néces­si­té. Pour les per­sonnes sourdes de nais­sance, comme pour d’autres publics en situa­tion de han­di­cap, chaque amé­lio­ra­tion en matière d’ergonomie, de sous-titrage, ou de clar­té visuelle peut faire toute la dif­fé­rence dans l’accès à l’information, à la culture et à l’autonomie numérique.

Je tiens à remer­cier sin­cè­re­ment Sophie, dont je vous invite à lire le blog, d’a­voir accep­té de répondre à mes ques­tions. Son vécu pré­cieux nous éclaire sur les obs­tacles encore trop pré­sents – mais aus­si sur les pistes d’un Web plus inclu­sif pour toutes et tous.

Dans un pro­chain article, Syl­vie Ducha­teau, aveugle de nais­sance, répon­dra aux mêmes questions.

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