Combien de fois, en tant que développeuse, ai-je vu une un client ou une cliente me demander, sans même s’en rendre compte, un site qui lui plaise avant tout à elle-même ? C’est un réflexe humain, mais qui passe à côté de l’essentiel : ce qui compte vraiment, ce sont les personnes qui viendront visiter ce site, pas les goûts de celle ou celui qui le fait construire.
Il existe une méthode simple, née dans le monde du design logiciel puis largement reprise en ergonomie web, pour sortir de ce piège : la méthode des personas. Voyons ensemble ce que c’est, à quoi ça sert, comment s’y mettre concrètement, et pourquoi ça vaut vraiment le coup de s’y intéresser.
Qu’est-ce qu’un persona ?
Un persona, c’est un personnage fictif, mais construit à partir de données bien réelles, qui représente un groupe-type de personnes susceptibles d’utiliser votre site. On lui donne un prénom, un âge, une situation, des objectifs, des habitudes, une petite citation qui résume sa motivation principale.
Ce n’est pas juste une « cible marketing » façon « femmes de 25 à 35 ans, CSP+, urbaines ». Un persona va plus loin : il incarne une personne, avec ses besoins concrets, ses freins, ses attentes. On parle par exemple de « Camille, 34 ans, gère seule le site de sa petite entreprise le soir après le travail, et cherche avant tout à gagner du temps ».
La méthode a été popularisée dans les années 1990 par Alan Cooper, un designer de logiciels, avant d’être largement adoptée en ergonomie web (ce qu’on appelle aussi l’UX design, pour « expérience utilisateur »). Alan Cooper a conçu des logiciels en s’intéressant à l’utilisation finale des personnesqui allaient les utiliser. Depuis, cette méthode s’est imposée comme un outil de base pour toute personne qui conçoit un site.
À quoi sert la méthode des personas ?
Quand on fait un site, une application ou une interface on se préoccupe des personnes qui vont les utiliser. Plutôt que de se demander « qu’est-ce que j’aimerais, moi, sur ce site ? », on se demande « qu’est-ce que Camille attend de cette page ? ». Ce changement de posture change beaucoup de choses. Car chaque personne a des besoins différents. Il faut donc comprendre qui elles sont en spécifiant quels sont leurs objectifs et comment elles vont utiliser une interface.
Voici les principaux usages de cette méthode :
- on se penche sur la cible réelle, car en créant ces personas on se pose forcément des questions sur les personnes qui vont venir visiter le site.
- le but est d’aligner une équipe (conception, rédaction, développement) autour d’une même vision des personnes qui vont utiliser le site, plutôt que chacun et chacune ait son idée propre du visiteur type
- l’idée est de sortir du biais qui consiste à concevoir un site pour soi-même ou pour ses propres goûts, un piège dans lequel on tombe facilement
- pour finalement, servir de repère afin de trancher des décisions concrètes : ce bouton est-il utile pour Camille ? Cette information manque-t-elle à Julien, notre autre persona ?
- et nous aider à prioriser un contenu, un parcours ou une fonctionnalité plutôt qu’une autre, quand les idées et les envies se bousculent
Les visiteurs ont des besoins, une histoire, des habitudes. C’est ce qu’on doit retrouver dans les personas. Le persona a donc un visage, un âge, un métier, des sites web qu’il ou elle aime.
Comment créer ses personas, concrètement ?
On distingue plusieurs types de personas :
- Le persona primaire : cible de prédilection. C’est celui ou celle qui vient fréquemment sur votre application
- Le persona secondaire : il ou elle vient de manière moins fréquente
- Le persona tertiaire : il ou elle vient occasionnellement
La méthode :
Construire la fiche persona : pour chaque profil repéré, rédigez une fiche synthétique : prénom, situation (âge, activité, contexte), objectifs quand cette personne visite votre site, freins ou frustrations qu’elle peut rencontrer, habitudes numériques (plutôt mobile ou ordinateur, plutôt pressée ou disponible), ajouter sa photo, renseigner ses hobbies et une citation qui résume bien sa motivation.
Se limiter à deux ou trois personas maximum. Cela peut être tentant de vouloir représenter toute la diversité de son public, mais un trop grand nombre de personas peut rendre la tâche compliquée. Mieux vaut trois personas vraiment utiles que dix qui prennent la poussière.
Partager les personas et les garder vivants. Une fois créés, vos personas doivent être visibles et utilisés réellement, pas juste rangés dans un document oublié. Affichez-les, reprenez-les régulièrement, et n’hésitez pas à les ajuster si vos données évoluent.
Exemple de scénario :
On doit repenser le système de réservation de billets d’avion pour un site.
On peut trouver 3 personas possibles :
- Le voyageur d’affaires
- Le touriste
- L’agent de voyage
Prenons l’exemple 2 :
Marie, Niçoise 55 ans, travaille comme hôtesse d’accueil en collectivité depuis 25 ans, elle a une petite paye. Elle prend l’avion une fois par an pour rendre visite à son fils en région parisienne. Elle a un téléphone Android et utilise rarement un ordinateur.
Définir la tâche :
Rechercher un vol pour une certaine destination
Rechercher un vol pour un certain jour
Rechercher un vol pas trop cher
Pourquoi cette méthode est importante
On pourrait se dire que tout ça reste un peu théorique. Pourtant, les bénéfices sont bien concrets.
D’abord, une expérience plus juste pour les personnes qui visitent votre site : des contenus qui répondent à de vrais besoins, un parcours pensé pour de vraies situations, et donc, in fine, une meilleure satisfaction. Ensuite, des décisions moins arbitraires : au lieu de trancher « au feeling », on peut s’appuyer sur des données et des profils bien définis. C’est aussi un vrai gain de temps, puisqu’on évite les allers-retours de conception liés à des choix qui, une fois testés, ne correspondaient finalement à personne.
Il y a enfin un lien direct avec la rédaction de contenu, un sujet que j’ai déjà abordé sur ce blog à propos du référencement naturel : écrire pour de vraies personnes, avec leurs mots et leurs préoccupations, plutôt que pour « tout le monde », c’est aussi ce qui rend un contenu plus pertinent pour un moteur de recherche.
La méthode des personas n’a rien de compliqué, ni de réservé à une élite du design. C’est avant tout un changement de regard : concevoir pour de vraies personnes, avec leurs besoins et leurs contraintes, plutôt que dans le vide ou pour soi-même.













