Quand on utilise WordPress en français, on oublie parfois tout le travail nécessaire pour rendre l’interface, les extensions et les thèmes compréhensibles, cohérents et agréables à utiliser. Derrière ces traductions, il y a des contributeurs et contributrices qui œuvrent depuis des années pour rendre l’écosystème WordPress accessible au plus grand nombre.
FX Bénard fait partie de ces contributeurs. Depuis une quinzaine d’années, il évolue dans l’univers WordPress par le biais de la traduction. Il a d’abord traduit des extensions et des thèmes pour des clients, avant de s’investir plus largement sur translate.wordpress.org, d’échanger avec les dev et de prendre une place active dans la communauté. Cet engagement l’a conduit à devenir GTE, c’est-à-dire Global Translation Editor.
En 2017, il cofonde WP-Translations avec Jérôme Sadler, avec une idée simple : proposer aux personnes qui développent des extensions et des thèmes, des traductions réalisées par des personnes qui connaissent réellement WordPress. Aujourd’hui, WP-Translations couvre 28 langues avec une équipe d’experts, et développe aussi TranslationsPress, une plateforme pensée spécifiquement pour la traduction WordPress.
J’ai demandé à Bénard des questions sur la traduction WordPress. Dans cette interview, il nous explique son parcours, les enjeux de la traduction WordPress, le rôle de la communauté et l’importance d’une traduction de qualité pour les utilisateurs/utilisatrices comme pour les développeuses et développeurs.
FX, comment es-tu arrivé dans l’écosystème WordPress ?
Comme beaucoup de monde : un peu par hasard, puis très volontairement.
J’utilisais WordPress pour des projets personnels, et ce qui m’a accroché, ce n’est pas seulement l’outil. C’est la philosophie derrière : l’open source, la communauté, l’idée que des gens donnent de leur temps pour rendre un logiciel accessible dans leur langue.
J’ai commencé modestement dans la traduction, puis j’ai pris des responsabilités dans la locale française. À un moment, la question est devenue simple : comment faire ça bien, à grande échelle, et de manière professionnelle ? C’est là que l’aventure entrepreneuriale a commencé.
Qu’est-ce que la contribution à WordPress t’apporte personnellement et professionnellement ?
Personnellement, ça m’ancre. Travailler pour quelque chose qui dépasse ton intérêt immédiat, c’est sain. Quand je valide une traduction, je pense à la personne qui va utiliser son site en français et qui mérite une interface claire, cohérente, bien écrite.
Professionnellement, la contribution m’a tout apporté : la crédibilité, les relations, la compréhension de WordPress de l’intérieur. Dans ce métier, on ne vend pas des traductions WordPress sérieusement sans être connu de l’écosystème. La contribution, c’est ma carte de visite — sauf qu’elle se construit sur quinze ans, pas sur un slogan.
Pourquoi la traduction est-elle si importante pour l’expérience utilisateur ?
Parce qu’une interface dans sa langue, ce n’est pas un confort. C’est une condition d’accès.
Quand une personne installe une extension et se retrouve face à des menus en anglais qu’elle ne comprend pas, elle ne va pas se demander pourquoi. Elle va hésiter, se tromper, ou désinstaller. Une bonne traduction transforme un outil qu’on subit en un outil qu’on utilise.
Il y a aussi un enjeu de confiance. Une interface bien traduite, cohérente, avec les bons termes, envoie un message simple : ce produit a été pensé avec soin. Une mauvaise traduction, au contraire, se voit immédiatement. Et elle abîme la perception du produit.
Pour les personnes qui développent des extensions ou des thèmes, le sujet ne devrait même plus être secondaire. Une grande partie des gens qui utilisent WordPress n’est pas anglophone. Si une extension n’est pas traduite, ou si elle l’est mal, ces personnes-là sont perdues avant même d’avoir commencé.
Tu es GTE. Que signifie ce rôle ?
GTE signifie General Translation Editor. Sur translate.wordpress.org, c’est le rôle qui permet de valider les traductions sur l’ensemble des projets d’une locale. Dans mon cas, pour le français, cela couvre les extensions, les thèmes, le cœur de WordPress et les projets méta.
Je suis aussi Locale Manager, ce qui veut dire que j’interviens sur fr.wordpress.org lui-même, sur les annonces de versions, et plus largement sur la gestion de la locale.
Concrètement, c’est beaucoup de contrôle qualité : glossaire, cohérence terminologique, style, respect des conventions. Le but n’est pas d’imposer des préférences personnelles. Le but, c’est que les personnes qui utilisent WordPress retrouvent les mêmes mots pour les mêmes choses, d’un projet à l’autre.
Quels sont les autres rôles dans l’équipe de traduction ?
Il y a plusieurs niveaux.
Le premier, c’est le rôle de contributeur ou contributrice : toute personne avec un compte WordPress.org peut proposer des traductions. Elles ne sont simplement pas publiées directement.
Ensuite, il y a le PTE, Project Translation Editor, qui peut valider les traductions pour un projet précis, comme une extension ou un thème.
Au-dessus, le GPTE peut valider sur l’ensemble des extensions et des thèmes.
Enfin, le GTE peut valider sur tous les projets de la locale, y compris les projets méta, et accompagner la gouvernance.
Pourquoi le glossaire est-il si important ?
Parce que sans glossaire, chacun traduit de son côté, avec sa logique, et l’utilisateur se retrouve avec plusieurs mots pour désigner la même chose.
Le glossaire, c’est ce qui tient l’ensemble. C’est lui qui garantit la cohérence d’un écosystème immense, où des milliers de personnes contribuent à des dizaines de milliers de projets.
Certaines décisions paraissent simples, mais elles sont essentielles : dire “extension” et non “plugin”, “marge interne” et non “padding”, garder une continuité d’une interface à l’autre. Sans ça, WordPress devient un patchwork linguistique.
Comment les décisions se prennent-elles pour le glossaire ?
Ce n’est pas un système autoritaire. C’est un processus collectif.
Quand un terme pose problème, la discussion s’ouvre : sur Slack, pendant les échanges de communauté, ou lors d’événements. On regarde les usages existants, les précédents, la clarté pour les utilisateurs, et on cherche un consensus.
C’est parfois lent, mais c’est normal. La lenteur fait partie du prix à payer pour avoir une vraie légitimité communautaire.
Quelles sont les erreurs les plus fréquentes des personnes qui débutent avec la traduction WordPress ?
La première, c’est d’ignorer le glossaire. Les gens arrivent avec de bonnes intentions, parfois avec de bons réflexes, mais sans connaître les conventions de WordPress.
La deuxième, c’est la traduction trop littérale. Une phrase peut être correcte mot à mot et sonner faux dans une interface.
La troisième, ce sont les détails typographiques : apostrophes, espaces insécables, guillemets, cohérence générale. Ce sont de petites choses, mais elles changent immédiatement la qualité perçue.
Heureusement, il existe des outils pour aider, comme GlotDict ou SPTE. L’idée n’est pas de compliquer la contribution. L’idée est de rendre la qualité plus facile à atteindre.
Quelle idée reçue sur la traduction WordPress aimerais-tu corriger ?
L’idée que traduire serait une tâche mécanique, que n’importe qui pourrait faire sans méthode.
La réalité, c’est que tout le monde peut contribuer, et c’est très bien ainsi. Mais bien traduire WordPress demande quand même d’apprendre un cadre : un glossaire, des conventions, des contraintes techniques, une compréhension de l’usage réel.
On peut apprendre vite. Mais devenir vraiment bon, demande du temps. Et c’est précisément ce qui donne sa valeur à la communauté de traduction.
Un jour, quelqu’un m’a dit que traduire, ce n’était pas contribuer. Que réponds-tu à ça ?
Je réponds que rendre un logiciel accessible, c’est contribuer.
Tout le monde ne code pas. Mais tout le monde a besoin de comprendre ce qu’il utilise. Si WordPress est utilisé dans des dizaines de langues par des centaines de millions de personnes, c’est aussi parce qu’il existe une communauté de traduction derrière.
Le travail des traducteurs est discret, parfois invisible. Mais il est partout. À chaque bouton, à chaque réglage, à chaque mise à jour. Le fait qu’on ne voie pas leur nom à l’écran ne rend pas leur contribution moins réelle.
Quel est ton regard sur l’IA dans la traduction ?
L’IA est à la fois l’outil le plus prometteur et le plus mal compris du moment.
Prometteur, parce qu’on a aujourd’hui des modèles capables de produire une base de très bon niveau, surtout lorsqu’ils sont nourris avec un contexte métier solide.
Mal compris, parce que beaucoup imaginent qu’elle remplace le jugement humain. Ce n’est pas le cas. Elle déplace le travail.
Le traducteur ne passe plus son temps à produire chaque mot à partir de zéro : il évalue, il tranche, il corrige, il contextualise.
Dans WordPress, la cohérence terminologique, le respect du glossaire, les pluriels, les contraintes d’interface, le contexte technique — tout cela demande encore une vraie expertise humaine. L’IA peut accélérer. Elle ne donne pas le sens. Sans cadre, elle produit surtout de la vitesse. Et de la vitesse sans direction coûte cher à corriger.













